Hommage à Jean-Renaud Dagon
Dernière mise à jour : 3 oct.
Fondateur de l’atelier typographique du Cadratin, Jean-Renaud Dagon s’est éteint lundi 15 juin 2026 à l'âge de 74 ans. Imprimeur-typographe de formation, il s’était imposé comme l’une des grandes figures romandes de la sauvegarde des arts typographiques. Avec sa disparition, Le Cadratin perd bien davantage que son créateur: une figure tutélaire, un passeur, un artisan convaincu que les métiers de l’imprimerie ne relèvent pas seulement du passé, mais demeurent vivants tant que des mains continuent de les pratiquer, de les transmettre et de les partager.

Formé comme imprimeur typographe à l’École romande de typographie dans les années septante, Jean-Renaud Dagon appartient à cette génération qui a vu basculer tout un monde. Celui du plomb, des casses, des galées, des composteurs et des presses typographiques a progressivement cédé la place à l’offset, puis à l’informatique. Là où beaucoup n’ont vu qu’une évolution technique inévitable, lui a perçu le risque d’un effacement: celui d’un savoir-faire, d’une culture du geste, d’un rapport patient et exigeant au texte, à l’image et au papier.
Un patrimoine à sauvegarder
En 1980, il ouvre une imprimerie offset à Vevey. Mais parallèlement à cette activité professionnelle, il nourrit une passion grandissante pour le matériel typographique ancien. Machines promises à la ferraille, caractères oubliés, outils devenus inutiles aux yeux de l’industrie: Jean-Renaud Dagon les recueille, les remet en état, les fait tourner à nouveau. Ce travail de sauvegarde, commencé presque comme une aventure personnelle, prend corps en 1988 avec la création de l’atelier typographique Le Cadratin.
D’abord installé à Clarens, puis dès 1997 sur le quai Perdonnet à Vevey, Le Cadratin devient peu à peu une adresse connue des amoureux du livre, des artistes, des écrivains, des typographes et des curieux. On n’y entre pas comme dans un musée figé. Les machines ne sont pas seulement exposées: elles travaillent. Elles impriment, elles rythment l’espace de leurs sons, elles rappellent que la typographie est un art de précision, de lenteur et de présence.
Un lieu de mémoire vivant
Sous l’impulsion de Jean-Renaud Dagon, Le Cadratin devient un lieu de création autant que de mémoire. Des ouvrages y sont composés à la main, imprimés avec soin, portés par une exigence artisanale devenue rare. Plus de cent livres et travaux typographiques sortiront des presses de l’atelier, témoignant d’un dialogue constant entre tradition et invention. Autour de lui se forme aussi une communauté de bénévoles, d’artisans, de passionnés et d’amis, réunis par le même attachement aux arts graphiques et au patrimoine imprimé.
Jean-Renaud Dagon n’a pas seulement sauvé des machines. Il a sauvé des gestes. Il a redonné de la valeur à des métiers que la modernité avait trop vite relégués au rang de souvenirs. Il a montré que le patrimoine typographique ne se conserve pas uniquement dans des vitrines, mais dans la pratique, dans l’apprentissage, dans la rencontre entre celles et ceux qui savent et celles et ceux qui découvrent.
De Vevey à Sottens
En 2014, la création de la Fondation Le Cadratin marque une étape décisive. Elle traduit la volonté d’assurer la pérennité de ce patrimoine accumulé durant plus de trente ans et de lui donner un avenir au-delà de son fondateur. Cette transformation institutionnelle prolonge son intuition première: Le Cadratin devait survivre comme lieu de transmission, de création et de culture vivante.
Quelques années plus tard, l’atelier quitte Vevey pour s’installer à Sottens, dans l’ancien Émetteur national. Ce déplacement ouvre un nouveau chapitre. Dans ce lieu chargé d’histoire, Le Cadratin poursuit sa mission: préserver, montrer, transmettre et faire aimer les arts typographiques. Si l’atelier a changé de décor, il demeure profondément marqué par l’esprit de Jean-Renaud Dagon. Son empreinte se lit dans les presses, dans les casses, dans les livres imprimés, mais aussi dans l’élan collectif qui continue de faire vivre le lieu.
Jean-Renaud Dagon laisse derrière lui une œuvre patiente et essentielle. Celle d’un homme qui a compris que la mémoire des métiers ne se décrète pas: elle se construit, jour après jour, caractère après caractère, feuille après feuille. Grâce à lui, un patrimoine menacé a trouvé refuge, puis avenir. Grâce à lui, des générations de visiteurs, d’artistes et d’apprentis typographes ont pu approcher la beauté concrète de l’imprimerie traditionnelle.
Le Cadratin lui doit son existence, son âme et une grande part de sa mission. Aujourd’hui, celles et ceux qui font vivre l’atelier poursuivent ce chemin avec reconnaissance. Dans le bruit des presses, dans l’odeur de l’encre, dans le relief d’une lettre imprimée, quelque chose de Jean-Renaud Dagon continuera longtemps de faire impression.
